Le jour de tristesse
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Le jour de tristesse
Module 14 · La vie émotionnelle de ton enfant · Article 02 · Wave 2 · tous les âges · tender
Un mercredi. Rien de particulier n’est arrivé. Ton enfant de neuf ans est juste triste. Il est triste depuis le réveil. Il a pris son petit-déjeuner sans un mot. Il n’a pas voulu parler dans la voiture. À l’école, tout avait l’air d’aller, mais à la sortie sa maîtresse a glissé en passant que K avait l’air un peu éteint aujourd’hui. Maintenant il est sur le canapé avec le chien et un livre qu’il ne lit pas. Son visage a ce relâchement particulier d’un enfant dont le corps est en train de digérer un sentiment.
Tu t’assieds à l’autre bout du canapé. Tu ne dis rien pendant une minute.
C’est l’article de cette minute. Du jour de tristesse qui arrive sans raison. De ce que ton enfant est réellement en train de faire un jour comme celui-là. Et des gestes de parent qui rendent ce jour plus facile, ou plus difficile.
Les jours de tristesse, ça arrive
Les enfants, et surtout les enfants dont la famille a traversé un changement, ont des jours de tristesse. Pas déprimés. Pas anxieux. Pas en détresse. Juste tristes. La tristesse n’a pas de cause précise qu’ils pourraient désigner. Elle ne répond pas à un événement précis. C’est un jour où le poids de fond, celui d’être l’enfant d’une famille séparée, remonte un peu plus près de la surface que d’habitude.
Ces jours-là sont normaux. Ce n’est pas une pathologie. C’est le signe que la vie émotionnelle de ton enfant est assez riche pour produire des humeurs qui ne collent à aucun événement.
Dans le rythme de l’enfance, les jours de tristesse vont et viennent. Un enfant peut en avoir un toutes les deux semaines. Ou une fois par mois. Ou en grappes, autour de certaines périodes de l’année, de certaines dates, de certains tournants de saison. Ils peuvent être prévisibles (les dimanches après-midi, après un long week-end) ou imprévisibles (un mercredi au hasard). La fréquence varie. La forme, non.
Ce qui caractérise un jour de tristesse :
- La tristesse est diffuse plutôt que précise
- L’enfant n’arrive en général pas à nommer ce qui ne va pas
- Le jour a l’air normal vu de l’extérieur (école, repas, sommeil)
- L’enfant est plus replié, plus silencieux, moins joueur
- La tristesse est surtout présente plutôt qu’aiguë (pas de grosses larmes, juste une douceur un peu lourde)
- Le lendemain, en général, la tristesse est passée
C’est, d’un point de vue clinique, l’expression normale d’un enfant qui intègre une expérience difficile dans la durée. Le travail d’intégrer une perte ne se fait pas dans une fenêtre bien nette après la perte. Il continue, à petites doses, pendant des années. Le jour de tristesse est l’une de ces petites doses.
Ce que ce n’est pas
Une courte liste, parce que le jour de tristesse se lit de travers de manières prévisibles.
Ce n’est pas une dépression. La dépression chez l’enfant a d’autres marqueurs : un affect plat qui dure, le retrait du plaisir, des changements de sommeil et d’appétit, un sentiment d’impasse, parfois des pensées de se faire du mal. Un jour de tristesse, c’est la météo de l’humeur. La dépression, c’est le climat. L’article 07 du module 14 (La question de la thérapie) traite du moment où la ligne a été franchie.
Ce n’est pas un problème. Le jour de tristesse, c’est le système qui fonctionne. Un enfant qui peut être triste parfois, dans un foyer où la tristesse a le droit d’exister, c’est un enfant dont l’architecture émotionnelle est saine.
Ce n’est pas le signe que tu as fait quelque chose de travers. Un jour de tristesse, les parents passent souvent en revue la liste mentale de ce qu’ils auraient pu mal faire. Le coup de fil d’hier soir, la remarque au petit-déjeuner, le passage de relais raté la semaine dernière. Presque toujours, le jour de tristesse n’est pas à cause de toi. Il est à cause du poids plus large, qui remonte.
Ce n’est pas un problème à résoudre. L’instinct, devant un enfant triste, c’est de le rendre moins triste. Prévoir quelque chose. Proposer une gâterie. Lui remonter le moral. Ces réponses passent à côté de ce à quoi sert ce jour. Le jour de tristesse n’est pas cassé. Il n’a pas besoin d’être réparé.
Ce n’est pas non plus un événement intérieur et privé que tu devrais ignorer. C’est l’autre façon de se tromper. Laisse-le tranquille, ça va passer est tout aussi faux. Le jour de tristesse se traverse mieux en compagnie.
Ce que tu fais
Cinq pratiques.
Reste à côté. Ne joue pas la disponibilité. Tu ne t’annonces pas comme disponible. Tu ne dis pas je suis là si tu veux parler. Tu ne t’assieds pas avec l’air de j’ai bien remarqué que tu es triste et je suis présent pour toi. Tu restes juste à côté. Tu lis ton livre. Tu bois ton thé. Tu croises son regard quand il glisse vers toi. C’est la présence qui compte. La mise en scène de la présence ne compte pas.
Ne demande pas ce qui ne va pas. Un enfant, un jour de tristesse, ne peut en général pas te dire ce qui ne va pas, parce qu’il n’y a pas de quoi. La question lui donne le sentiment qu’il devrait y avoir un quoi. La pression de produire une réponse fabrique soit une cause inventée (qui devient alors le sujet et détourne du vrai sentiment), soit un enfant qui se replie encore plus parce qu’il n’arrive pas à livrer.
Propose un contact ordinaire. Un petit geste. Une main dans le dos. Un goûter proposé. Je te fais chauffer de l’eau ? Ces gestes ne réclament pas d’échange émotionnel. C’est la texture du foyer qui continue autour de l’enfant, avec lui inclus par les petits contacts. Les contacts disent : tu fais toujours partie de tout ça. Ils ne disent pas : tu es triste et on s’en occupe.
Laisse la routine porter la journée. Le petit-déjeuner a lieu. L’école a lieu. Le trajet de l’école a lieu. Le dîner a lieu. Le coucher a lieu. La structure du jour est inchangée. L’enfant peut être triste à l’intérieur d’une structure qui tient encore. C’est la structure qui fait que la tristesse n’a rien de catastrophique. Je suis triste, mais le monde continue de tourner comme d’habitude, alors c’est que la tristesse doit aller.
Accepte de ne pas savoir. Tu iras peut-être te coucher sans savoir de quoi était fait ce jour de tristesse. Tu ne le sauras peut-être jamais. C’est très bien. Ne pas savoir fait partie de la situation, ce n’est pas un problème que tu dois résoudre. Ton enfant a eu un jour où sa vie intérieure pesait plus lourd que d’habitude. Il a été soutenu à travers. Il est allé se coucher. Demain, le plus souvent, il ira bien.
Quand l’enfant veut parler
Parfois, l’enfant, à qui on a offert le bon genre de présence silencieuse, va produire une phrase. En fin d’après-midi, ou au coucher, ou dans la voiture le lendemain matin. Je me sens juste un peu triste aujourd’hui. Je sais pas pourquoi.
Ce que tu fais de ça :
Accueille-le sans dramatiser. Ouais. Ça arrive, des fois. Ou Je sais. Moi aussi, j’en ai, des jours comme ça. La reconnaissance est courte. Elle dit : c’est réel, c’est normal, tu n’es pas bizarre de ressentir ça. Elle ne dit pas : c’est une grosse affaire qu’il faut décortiquer.
Ne cherche pas la cause. C’était quelque chose à l’école ? ou Papa a dit quelque chose ? ou Tu es contrarié à cause du week-end ? La recherche de cause met l’enfant en position d’avoir à assigner une cause à un sentiment qui n’en a pas. Soit il invente (mal), soit il se replie.
Propose de reconnaître le schéma. Le corps a des jours comme ça, des fois. Surtout quand il y a eu beaucoup de choses. Nommer le schéma plus large, brièvement, aide l’enfant à se situer. Il n’est pas bizarre. Il n’est pas cassé. C’est un enfant dont la vie a porté un certain poids, et le poids remonte de temps en temps.
Laisse la conversation se terminer là où l’enfant la termine. Une phrase peut être le tout. Il peut dire une chose, tu l’accueilles, et il retourne à ce qu’il faisait. N’essaie pas de prolonger la conversation. Ce qu’il a offert, c’est ce qu’il avait.
Reste près de lui le reste de la journée. Un enfant qui t’a nommé sa tristesse est dans un état un peu tendre. Ne disparais pas tout de suite. Reste dans son orbite. Préparez le dîner ensemble. Regardez la série ensemble. Le sentiment nommé est encore en train de se poser. Ta présence qui continue, c’est ce qui le pose.
Quand la tristesse est plus qu’un jour
La plupart des jours de tristesse se résolvent dans la nuit. L’enfant se réveille à peu près normal. Le jour était le jour ; demain est un autre jour.
Parfois, la tristesse s’étire. Les schémas à surveiller :
- Des jours de tristesse en grappes, deux ou trois par semaine, qui durent plus d’un mois
- Un jour de tristesse qui ne passe pas dans la nuit, qui se prolonge sur un deuxième jour, puis un troisième
- Une tristesse accompagnée d’autres marqueurs (changements de sommeil, d’appétit, retrait des choses qu’il aimait)
- Une tristesse avec un sentiment d’impasse, rien n’est marrant, je vois pas l’intérêt, des phrases sur l’envie de disparaître ou de ne plus être là
- Une tristesse que l’enfant lui-même nomme comme une inquiétude, je suis triste trop souvent
Ce sont des situations différentes du jour de tristesse normal. La bonne réponse, c’est une conversation avec le médecin de ton enfant. L’article 07 du module 14 (La question de la thérapie) traite du moment où la thérapie devient la bonne étape suivante. L’article 10 du module 16 (La santé mentale dans l’enfance) décrit le tableau clinique.
Un jour de tristesse, à lui seul, ne justifie pas une attention clinique. Un mois de tristesse, oui.
La version plus difficile
Un mot pour les parents dont l’enfant traverse quelque chose de précis qui produit une tristesse réelle et durable. Une perte. Une situation de harcèlement. Un problème qui dure dans l’autre foyer. Un souci de santé. Une amitié rompue qui n’a pas cicatrisé.
Dans ces cas-là, la tristesse a une cause, et la cause est peut-être encore active. L’article ci-dessus s’applique toujours : reste à côté, ne joue pas la disponibilité, laisse la routine porter la journée. Mais il y a un geste en plus : t’occuper de la cause là où tu peux.
T’occuper de la cause ne veut pas dire la réparer. Beaucoup des causes de la vraie tristesse durable d’un enfant ne peuvent pas être réparées. La mort d’un grand-parent ne se répare pas. Une amitié rompue ne cicatrise pas toujours. La distance que prend ton co-parent n’est pas quelque chose que tu peux combler.
Ce que tu peux faire, c’est reconnaître la cause directement, avec l’enfant. Je sais que papy te manque. Ça fait des semaines difficiles. Je sais que l’histoire avec K et L ne s’est pas arrangée. Ça a été vraiment dur. Je sais que papa est moins disponible en ce moment. C’est rude. La reconnaissance n’est pas une solution. C’est le parent qui confirme que la tristesse de l’enfant a une vraie source, et que tu la vois.
Ensuite, les pratiques s’appliquent. Reste à côté. Laisse la routine porter. Ne joue pas la disponibilité. Tiens l’incertitude. La tristesse a plus de relief qu’un jour de tristesse normal, mais la réponse est structurellement la même.
Un mot pour les parents tristes en même temps
Parfois, tu es triste aussi. Le jour de tristesse de ton enfant tombe sur un jour qui est dur pour toi aussi. Le mercredi sans cause apparente pour lui est peut-être aussi un mercredi sans cause apparente pour toi.
C’est un moment de parent compliqué. Deux choses doivent être vraies en même temps.
Tu as le droit d’être triste. Tu n’es pas obligé de jouer le « ça va » pour ton enfant tous les jours. Un parent qui cache tous ses sentiments difficiles apprend à l’enfant que les sentiments difficiles, ça se cache. L’enfant recopie.
Tu es aussi le parent. Même un jour de tristesse, c’est toi qui portes le foyer. La tristesse de l’enfant ne passe pas dans une course avec la tienne. Lui, il reçoit la version soutenue du foyer, même si le foyer est porté aujourd’hui par un parent un peu plus lourd.
En pratique, ça veut dire : c’est très bien de dire, en passant, moi aussi j’ai eu une journée difficile. Ce n’est pas très bien de faire de la soirée une histoire qui parle de toi. Les cinq pratiques s’appliquent toujours, depuis la version un peu plus lourde de toi qui le porte.
Si tu as plus de jours de tristesse que ton enfant, et que le schéma dure, le travail n’est pas celui de cet article. C’est de regarder ton propre paysage émotionnel, de chercher du soutien, peut-être de faire entrer un thérapeute pour toi. Le module 09 traite de l’aide extérieure. La bibliothèque for-you/ traite de la vie du parent en propre.
Pour finir
Ce soir-là. Le jour de tristesse est presque terminé. Tu as lu le chapitre. Tu es resté avec lui un peu plus longtemps que d’habitude. Tu n’as pas demandé pourquoi. Il s’est mis au lit sans dire grand-chose. Tu es resté un instant dans l’embrasure de la porte. Il a tendu la main vers le chien qui s’était installé au pied du lit. Tu as dit « bonne nuit, mon cœur ». Tu as refermé la porte presque entièrement.
Tu ne sais pas de quoi était fait ce jour. Tu ne le sauras peut-être jamais. D’ici demain matin, la tristesse sera sans doute passée et il sera de nouveau lui-même. Le jour de tristesse deviendra un petit souvenir auquel tu ne reviendras pas.
S’il revient la semaine prochaine, ou celle d’après, tu feras la même chose. Reste à côté. Ne joue pas la disponibilité. Laisse la routine porter. Tiens l’incertitude. Au fil des années, les jours de tristesse deviennent une partie du rythme du foyer, acceptés, autorisés, accueillis.
Bien plus tard, quand ton enfant sera grand, il aura une relation avec sa propre tristesse. Selon qu’il sait rester avec elle ou qu’il doit la fuir. Selon qu’il la confie aux autres ou qu’il doit la cacher. Selon que sa vie d’adulte a de la place pour la météo des sentiments sans que ça tourne à la crise.
Tu construis ça aujourd’hui. Pas en faisant quoi que ce soit de spectaculaire. En restant assis à l’autre bout du canapé avec une tasse de thé, pendant qu’un enfant de neuf ans lit un livre qu’il ne lit pas.
Le jour de tristesse n’était qu’un jour de tristesse. Demain en est un autre.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.