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Module 14 · La vie émotionnelle de ton enfant

L’enfant qui n’en parle pas

By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Tous les âges10 min de lecture
L’enfant qui n’en parle pas

L’enfant qui n’en parle pas

Module 14 · La vie émotionnelle de ton enfant · Article 06 · Wave 3 · tous les âges · tendre


Un après-midi de week-end, un an et demi après la séparation. Tu ramènes ton enfant de dix ans de son cours de natation. Il est à l’arrière de la voiture, le regard tourné vers la vitre. Depuis quelques semaines, tu te dis que tu devrais prendre des nouvelles. Cela fait presque un an que vous n’avez pas vraiment reparlé de la séparation, lui et toi. Il avait bien traversé les conversations du début. Dans l’ensemble, il a l’air d’aller bien. Mais il n’a jamais relancé le sujet de lui-même, et tu commences à te demander si ce silence n’est pas, justement, quelque chose.

Tu décides d’essayer.

« Dis-moi. Comment tu te sens, en ce moment ? Avec tout ça ? »

Un temps. Puis : « bien ».

« Je veux dire, avec l’histoire de la famille ? »

« Ça va. »

« Il y a des choses auxquelles tu penses ? »

« Non, maman. »

Tu laisses tomber. Il revient à sa vitre. Tu fais le reste du trajet avec l’impression de t’être pris une porte en pleine figure.

Cet article parle de cette porte. De l’enfant qui ne veut pas parler de la séparation, de ce que le silence peut vouloir dire, et de ce que tu fais quand les conversations que tu cherches à avoir n’ont pas lieu.

Ce que le silence peut être

Un enfant qui ne parle pas du changement familial est en train de faire l’une de plusieurs choses. Ce ne sont pas toujours les mêmes, et la bonne réponse dépend de laquelle.

Il l’a intégré. Un enfant qui a, à son rythme, fait la paix avec le changement familial peut très bien ne pas avoir besoin d’en parler. Le silence est le résultat de l’intégration, pas de l’évitement. Cet enfant va bien dans l’ensemble, le sommeil, l’école, les copains, l’humeur sont intacts, et le changement familial est devenu une partie de sa vie sans rester un sujet.

Il l’évite. Un enfant qui ne l’a pas intégré, mais qui ne veut pas en parler non plus. Le silence est une stratégie. Parler ouvre des sentiments qu’il ne veut pas sentir. Ne pas parler garde les sentiments contenus. Cet enfant montre souvent d’autres repères, le repli, le schéma de l’enfant parfait, des symptômes dans le corps, une anxiété qui ressort ailleurs.

Il a appris que parler n’aide pas. Certains enfants ont, par le passé, tenté d’amener le sujet et ont lu la réaction du parent comme coûteuse. Peut-être que le parent a pleuré. Peut-être qu’il s’est lancé dans un long discours. Peut-être qu’il a posé trop de questions. L’enfant a décidé, après un ou deux de ces moments, que le sujet produit du malaise chez le parent et ne vaut pas la peine d’être abordé.

Il protège l’un de ses parents, ou les deux. L’enfant sent que le sujet est difficile pour les adultes. Il a décidé de gérer ça en ne l’amenant pas. C’est une parentalisation par le silence, l’enfant fait un travail émotionnel à la place de ses parents en gardant le foyer tranquille sur le sujet.

Il n’a pas encore les mots. Certains enfants, les plus jeunes surtout, n’ont pas les mots pour ce qu’ils ressentent. Le silence n’est pas de l’évitement ; c’est une impossibilité. Les sentiments sont là. Le canal pour les dire ne l’est pas.

Ce n’est pas, en ce moment, le sujet. Les priorités émotionnelles des enfants se déplacent. La séparation, qui était le centre de sa vie intérieure il y a un an, est peut-être passée à l’arrière-plan. Le centre, en ce moment, c’est peut-être une histoire d’amitié, un souci à l’école, une inquiétude au sujet d’un changement à venir. Le silence sur la séparation n’est pas le silence de l’évitement ; c’est le silence d’un sujet qui n’est pas actif en ce moment.

Tu ne sauras pas toujours laquelle de ces choses ton enfant est en train de faire. Tu peux lire des indices, mais la certitude n’est pas disponible. La bonne nouvelle, c’est que la réponse, pour la plupart de ces cas, est similaire.

La lecture en cinq indices

Cinq choses à observer, qui t’aident à lire à quel silence tu as affaire.

Le sommeil, l’appétit, l’humeur sont-ils intacts ? Un enfant silencieux dont le corps fonctionne dans l’ensemble a plus de chances d’avoir intégré la chose qu’un enfant silencieux qui montre des signes physiques ou des signes d’humeur.

L’enfant semble-t-il présent dans sa vie ? Est-il engagé avec ses copains, l’école, ses activités, les choses qu’il aimait. Un enfant présent a plus de chances d’être dans la catégorie intégré, ou ce-n’est-pas-le-sujet-en-ce-moment. Un enfant qui s’est discrètement déconnecté a plus de chances d’être dans la catégorie évitement.

Y a-t-il des références indirectes au changement familial ? Un enfant qui va bien dans l’ensemble mentionne parfois le changement en passant, quand on habitait l’ancienne maison, quand toi et papa vous étiez ensemble. Ces références, légères et spontanées, sont des signes d’intégration. Une absence totale de références, qui dure sur une longue période, est plus notable.

Comment réagit-il aux petits rappels ? Une allusion en passant au foyer de l’autre parent, une vieille photo, un souvenir que vous partagez. L’enfant s’y prête-t-il facilement, ou se ferme-t-il et change-t-il de sujet. La réaction aux petits rappels te dit quelque chose sur la capacité du sujet à être près de lui sans détresse.

Le silence est-il asymétrique entre les deux foyers ? Si l’enfant ne veut pas en parler chez toi mais en parle chez l’autre parent, le silence te concerne, toi précisément, peut-être parce qu’il te protège, peut-être parce que quelque chose dans ta réaction passée a refermé le sujet. S’il est silencieux dans les deux foyers, le silence porte sur le sujet lui-même plutôt que sur l’un ou l’autre parent.

La lecture en cinq indices n’est pas un test diagnostique. C’est une façon de s’orienter avant de décider quoi faire.

Ce que tu fais

Cinq pratiques.

N’insiste pas pour que la conversation ait lieu. Un enfant qui a fait comprendre qu’il ne voulait pas en parler n’a pas besoin de trois tentatives de plus pour en parler. Des tentatives répétées produisent une porte fermée qui se verrouille davantage, pas l’inverse. Après une ou deux ouvertures en douceur, laisse la porte possible sans appuyer dessus.

Ouvre des portes sans les forcer. Une porte, c’est quelque chose comme une petite référence en passant. On faisait ça quand on vivait tous ensemble. Papa a parlé du planning des vacances. Tu te souviens, quand papi était encore là. Ces petites références disent : le sujet est permis dans cette maison, tu peux le reprendre si tu veux. L’enfant ne le reprendra peut-être pas. C’est très bien. La porte a été laissée possible.

Fais du foyer un endroit où les sentiments sont permis, de façon générale. Pas spécifiquement à propos de la séparation. La permission générale de ressentir les choses difficiles, quand on est triste, quand on est en colère, quand on est perdu, installe une norme dans le foyer. Un enfant qui vit dans un foyer où les sentiments sont permis a plus de chances, avec le temps, de t’amener le sujet plus difficile quand il sera prêt.

Remarque quand le sujet revient de façon indirecte. Parfois, l’enfant parle de la séparation sans la nommer. Il parle d’un copain dont les parents se disputent, ou d’un film avec une famille triste, ou d’une question qu’on lui a posée à l’école. C’est le sujet déguisé. Reçois-le comme le sujet qu’il est. Ne le traduis pas à voix haute, on dirait ce qui s’est passé dans notre famille fait reculer l’enfant. Engage-toi simplement avec ce qu’il t’a offert, en sachant que cet échange fait le travail.

Sois patient sur des années, pas sur des semaines. Certains enfants mettent longtemps à développer les mots de ce qu’ils ressentent. Un enfant qui est silencieux à dix ans sur le changement familial voudra peut-être, à quatorze, avoir une longue conversation. Les conditions que tu installes dans le foyer aujourd’hui, c’est ce qui rendra l’ado de quatorze ans capable de venir à toi. Ces conditions, c’est : une curiosité sans pression, aucune conversation forcée, le sujet permis, le parent stable.

Quand le silence est du genre évitement

Si ta lecture, c’est que le silence est de l’évitement, que l’enfant montre d’autres repères (repli, symptômes dans le corps, schéma de l’enfant parfait), et que l’évitement produit un coût visible, la réponse se déplace un peu.

Tu ne forces toujours pas la conversation. La forcer aggrave les choses.

Ce qui change :

Tu peux faire intervenir un soutien directement. Un psy pour enfants peut faire un travail qu’un parent ne peut pas faire, parce que l’enfant peut parler du sujet à un non-parent sans avoir à gérer les sentiments de ce parent. L’article 07 du module 14 (La question de la thérapie) est la bonne lecture suivante. Ici, l’argument pour la thérapie n’est pas quelque chose ne va pas chez mon enfant. C’est mon enfant a des sentiments là-dessus qui n’atterrissent nulle part en sécurité, et un autre adulte pourrait être l’endroit où ils atterrissent.

Tu peux nommer le schéma, brièvement, une fois. Pas comme une confrontation. Comme une observation douce. J’ai remarqué que tu ne parles pas trop de l’histoire de la famille. Je veux que tu saches que tu peux, quand tu veux, si un jour tu en as envie. Il n’y a rien de trop gros à dire. Je ne vais pas m’effondrer. Dit une seule fois, dans un moment calme, sans relance. Tu poses l’offre sur la table. L’enfant pourra la prendre plus tard, ou jamais. Le simple fait de nommer débloque parfois quelque chose.

Tu peux partager une petite chose de ta propre vie émotionnelle, comme modèle. J’ai eu un moment de tristesse à propos de tout ça ce matin. Ça m’arrive encore, parfois. Je pensais à quand tu étais petit. Dit brièvement, sans en faire une histoire qui parle de toi. Le modèle montre à l’enfant que les adultes parlent du sujet et ne se cassent pas. Certains enfants, après avoir vu un parent faire ça, deviennent prêts à le faire eux-mêmes.

Tu restes près. Un enfant qui est dans le schéma de l’évitement a besoin d’une présence disponible plus encore que d’habitude. Sans appuyer, sans questionner, juste être un adulte stable et disponible, qui le lit bien. Avec le temps, c’est cette disponibilité qui rend la porte possible.

Quand le silence est une intégration normale

Si ta lecture, c’est que ton enfant a intégré le changement familial, et que le silence est une vraie acceptation plutôt que de l’évitement, la réponse est plus simple.

Tu laisses le silence être le silence. L’enfant a fait son travail. Il n’a pas besoin de continuer à le faire. Le foyer n’a pas besoin d’être l’endroit où le sujet est constamment actif.

Tu restes disponible, au cas où ça reviendrait. L’intégration n’est pas définitive. Le sujet peut ressurgir des années plus tard, à de nouveaux changements familiaux, aux moments de construction identitaire de l’adolescence, dans les relations futures de l’enfant lui-même. La disponibilité doit durer sur des années, même quand le sujet est en sommeil.

Tu ne félicites pas l’intégration. Tu as super bien géré tout ça installe l’intégration comme une vertu. La prochaine fois qu’un sentiment remontera, l’enfant devra le gérer contre cette vertu. Laisse l’intégration être ce qu’elle est, sans la mettre en avant.

Tu guettes le retour. Un enfant qui a intégré n’est pas un enfant qui ne ressentira plus jamais rien là-dessus. De nouveaux déclencheurs feront remonter d’anciens sentiments. La disponibilité est là pour ça.

Pour finir

Le trajet de retour du cours de natation. Ton enfant de dix ans regarde encore par la vitre. Tu laisses le silence s’installer. Tu n’essaies pas de le rouvrir. Tu allumes la radio. Il écoute à moitié.

Le temps d’arriver à la maison, le moment s’est dissous. Il descend de la voiture, rentre son sac de piscine, demande ce qu’on mange ce soir. Tu prépares le dîner. L’après-midi devient la soirée. Le changement familial ne revient pas.

Au fil des semaines qui viennent, tu laisseras quelques petites portes possibles. Une référence en passant. Une photo que tu ne commentes pas. Une mention de l’autre parent sur un ton normal. L’enfant n’en reprendra pas la plupart. Il en reprendra une, peut-être, dans quelques mois, à son rythme.

En attendant, tu observeras les repères. Le sommeil, l’humeur, les copains, l’école. Si tout ça reste intact, le silence est du genre intégration, et tu fais ce qu’il faut en le laissant tranquille. Si ça s’amincit, tu envisageras de faire intervenir un soutien.

Bien plus tard, quand ton enfant sera grand, il voudra peut-être parler de tout ça. Ou peut-être pas. L’un comme l’autre, c’est bien. Ce qu’il aura, dans tous les cas, c’est le souvenir d’un parent qui savait laisser des portes possibles sans les franchir de force. Un parent qui n’a pas fait du sujet une chose qu’il avait à gérer.

Tu as laissé ces portes aujourd’hui en ne reposant pas la question. En acceptant le « ça va ». En allumant la radio. En préparant le dîner.

Le foyer tient. Même les foyers silencieux sont pleins.

Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.