Quand ton enfant se reproche la séparation
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Quand ton enfant se reproche la séparation
Module 14 · La vie émotionnelle de ton enfant · Article 04 · Wave 2 · tous les âges · tender
L’heure du coucher. Ton enfant de sept ans est déjà au lit. Tu as lu le chapitre. La lumière est éteinte. Tu es assis au bord du lit une minute, comme tu le fais parfois. Il tient le petit doudou tout doux qui vit sous son oreiller. Il regarde le plafond et dit, tout bas : « c’était parce que j’étais méchant ? »
Tu n’as pas besoin de demander ce qu’il veut dire. La séparation a eu lieu il y a dix-neuf mois. Il ne l’a jamais dit à voix haute avant. Tu l’as parfois attendue, dans un coin de ta tête, sachant qu’elle pourrait venir, mais ce soir elle est vraiment arrivée et tu as environ trois secondes pour trouver la bonne chose à dire.
C’est l’article de ces trois secondes. De l’enfant qui croit tout bas que la famille a changé à cause de lui. De pourquoi cette croyance est si fréquente, pourquoi elle est si tenace, et de ce que fait le parent, ce soir, et au fil des semaines qui suivent.
Pourquoi les enfants se font des reproches
Un enfant qui croit que la séparation est arrivée à cause de lui ne raisonne pas de travers. Il utilise les outils cognitifs dont il dispose à son stade de développement, et ces outils produisent des résultats précis.
Les jeunes enfants sont au centre de leur propre monde, sur le plan cognitif. Jusque vers sept ans, les enfants sont encore en train de développer la capacité de comprendre que les événements ont des causes en dehors d’eux. Leur explication par défaut pour ce qui arrive, c’est à cause de moi. Un grand-parent meurt, parce que j’ai pas assez prié. Le chien se sauve, parce que j’ai été brusque avec lui la semaine dernière. Les parents se séparent, parce que j’étais un enfant difficile à gérer. Ce n’est pas une pathologie ; c’est du développement.
Les enfants plus grands raisonnent mieux mais se rabattent quand même sur le reproche de soi sous le stress. Un enfant de neuf ou onze ans a davantage de capacité cognitive à attribuer les causes correctement. Sous charge émotionnelle, pourtant, il régresse souvent vers le schéma plus jeune. Le reproche de soi peut revenir dans des moments où l’enfant est par ailleurs capable d’une pensée plus nuancée.
Le reproche de soi est une forme de prise sur les choses. C’était ma faute est, paradoxalement, une croyance plus supportable que le monde est imprévisible et il arrive de mauvaises choses pour des raisons que je ne maîtrise pas. La première donne à l’enfant quelque chose qu’il aurait pu, en théorie, faire autrement. La seconde, c’est l’impuissance. Les enfants préfèrent l’explication supportable, même quand elle leur coûte.
Les enfants captent des indices. Un enfant dont les parents ont eu des conversations difficiles sur son comportement avant la séparation a peut-être entendu on n’arrive pas à se mettre d’accord sur comment gérer K à travers le mur. Il l’a stocké. Il a reconstruit, après la séparation, que K (lui) était une chose sur laquelle les parents n’arrivaient pas à se mettre d’accord, et que ce désaccord a mené à la séparation.
Les enfants comblent les silences. Un enfant à qui on n’a pas dit pourquoi la séparation est arrivée, ou à qui on l’a dit mais dans un langage trop abstrait pour son âge, remplit l’explication tout seul. L’explication qu’il se donne est souvent la version la plus catastrophique. Ça devait être quelque chose que j’ai fait, et ils ne me disent pas quoi.
Tu as peut-être tout fait comme il fallait. Tu as peut-être dit à ton enfant, avec des mots adaptés à son âge, que la séparation n’était pas à cause de lui. Il peut quand même continuer de croire que si. La croyance est collante. Elle ne s’en va pas après une seule fois.
Les signes que cette croyance est là
Parfois l’enfant le dit directement, comme l’enfant de sept ans au coucher. Le plus souvent, la croyance remonte de manières indirectes.
Une obéissance particulière. Un enfant devenu d’un coup très sage après la séparation, surtout si la bonne conduite a l’air anxieuse. Il essaie de ne pas être la raison de nouveaux changements.
S’excuser pour de petites choses. Des excuses sans proportion avec ce qui les déclenche. L’enfant renverse un verre et s’excuse trois fois. Il te dit qu’il est désolé d’être fatigué. Il s’excuse de pleurer.
Demander si tu vas bien, beaucoup. L’enfant surveille l’état émotionnel du parent parce qu’il se sent responsable de le maintenir stable. Ça va ? demandé quatre fois au cours d’une soirée normale.
Lire les humeurs des parents par anticipation. Il remarque ton soupir et ajuste son comportement. Il sent la pièce changer et essaie de l’apaiser. C’est plus que de l’accordage ordinaire ; c’est de la vigilance.
Des peurs précises autour du fait d’être-méchant. Peur d’avoir des ennuis à l’école. Peur de se faire gronder. Une détresse démesurée face à de petites réprimandes. La peur ne porte pas vraiment sur la conséquence précise ; elle porte sur le fait de confirmer la croyance qu’être-méchant cause de mauvaises choses.
Des phrases qui laissent deviner la croyance de fond. Je vais essayer d’être plus sage. Je le referai pas. Je sais que je suis difficile. Elles peuvent atterrir dans l’oreille du parent comme des phrases ordinaires ; elles le sont parfois. Quand elles se regroupent avec d’autres signes, elles sont la surface du reproche de soi.
Un enfant qui montre plusieurs de ces signes, de façon durable sur des mois, porte probablement une version de cette croyance, même s’il ne l’a jamais dite à voix haute. La question du coucher, c’était parce que j’étais méchant ?, c’est le moment où la croyance remonte. Certains enfants produisent la question tôt. Certains portent la croyance pendant des années sans jamais la poser.
Ce que tu fais sur le moment
L’enfant de sept ans vient de poser la question. Tu as trois secondes. Voici ce que ces trois secondes ont besoin de contenir.
Non, clairement. Non. Ce n’était pas à cause de toi. Pas même un tout petit peu. Pas du tout. Le premier mot, c’est non. Dit fermement, sans mise en scène. La répétition compte. Les enfants revérifient la réponse. Un non avec un développement est plus crédible qu’un non tout seul.
Pourquoi ce n’était pas ça. Tu n’as pas à donner la vraie raison. Tu n’as pas à détailler ce qui n’allait pas entre ton co-parent et toi. Tu as juste à confirmer que c’était une histoire de grands. C’était une affaire de grands entre papa et moi. Ce n’était pas à cause de toi. Ce n’était à cause de rien de ce que tu as fait ou pas fait.
Une réassurance précise. Tu n’es pas un enfant difficile. Tu n’étais pas un enfant difficile à l’époque non plus. Tu es un enfant bien et on t’aime tous les deux.
Ne demande pas pourquoi il pense ça. Pourquoi tu crois que c’était à cause de toi ? met l’enfant en position d’expliquer sa croyance, ce qui referme la confidence. Il a déjà pris le risque de demander. Ne lui fais pas justifier le fait d’avoir demandé.
Reste près de lui. Une présence physique. Une main dans le dos. Quelques minutes de plus au bord du lit que ce que tu ferais d’habitude. Le corps a besoin d’enregistrer que la réponse a atterri.
À quoi ça peut ressembler, en trois secondes :
Non, mon cœur. Pas du tout. Pas à cause de toi. C’était une histoire de grands entre papa et moi. Ça n’avait rien à voir avec toi. Tu n’étais pas difficile à l’époque. Tu n’es pas difficile maintenant. On t’aime tous les deux. Ça n’a pas changé et ça ne va pas changer.
Dit doucement, mais fermement. Vingt secondes en tout. Pas un discours. Un non clair, net, répété.
Ce que tu fais au fil des semaines qui suivent
Une seule conversation ne résout pas une croyance aussi profonde. La croyance est collante. Elle revient. Le travail doit être continu.
Cinq pratiques.
Répète le message dans des moments à faible enjeu. Au fil des semaines et des mois à venir, trouve de petits moments naturels pour renforcer. Tu sais, ta maman et moi on a adoré t’avoir quand tu étais petit. Tu n’as jamais été le problème. La séparation, c’était une histoire entre nous. Ce n’était pas une histoire de toi. La répétition peut être brève et décontractée. Ce n’est pas obligé d’être un discours. Chaque répétition est un petit dépôt contre la croyance.
Traite les signes de surface sans faire la leçon. Un enfant qui s’excuse de pleurer, tu n’as pas besoin de t’excuser de pleurer. Pleurer, c’est autorisé dans cette maison. Un enfant qui demande trop souvent si tu vas bien, je vais bien. Tu n’as pas à t’occuper de moi. C’est mon travail, pas le tien. De petits recadrages, dits chaleureusement, nomment le schéma de sur-responsabilité sans en faire un sujet.
Ne charge pas l’enfant d’une responsabilité de parent en plus. Un enfant qui porte un reproche de soi se voit parfois aussi confier sans le savoir des responsabilités qui confirment le reproche. Prends soin de papa quand tu seras chez lui ce week-end. Ne dis pas ça à maman, ça va lui faire de la peine. Ces petites charges, innocentes une à une, renforcent la croyance que l’enfant est responsable des sentiments des grands. Repère ces moments et arrête-les.
Installe dans le foyer le principe « les problèmes des grands sont des problèmes de grands ». Dit parfois, en passant. La norme du foyer devient : l’enfant n’est pas responsable des dynamiques des adultes, point. Avec le temps, cette norme produit un enfant qui peut entendre c’était à cause de moi dans sa propre tête et produire lui-même la bonne réponse.
Surveille le retour de la croyance. Elle reviendra. Surtout aux moments de changement familial, le nouveau partenaire du co-parent, un déménagement, un changement d’école, une période difficile. L’enfant peut produire une nouvelle version de la question d’origine. Chaque version reçoit le même genre de réponse. Claire. Ferme. Répétée.
Quand la croyance est plus ancrée
La plupart des schémas de reproche de soi s’adoucissent avec le travail de foyer ci-dessus. L’enfant intériorise peu à peu le message. Les signes s’apaisent.
Certains ne s’adoucissent pas. Les schémas qui suggèrent une croyance plus ancrée :
- Les signes ci-dessus qui durent plus de six à douze mois malgré un travail de foyer constant
- L’enfant qui produit le reproche de soi sous des formes de plus en plus précises ou élaborées
- Un reproche de soi qui s’étend à d’autres domaines (l’école, les amis, la famille au-delà des parents)
- Un reproche de soi associé à un affect plat façon dépression, à du retrait, ou à de l’anxiété
- Un enfant qui a commencé à mettre en actes sa croyance, à se faire petit, à refuser des choses qu’il veut, à se punir de façons discrètes
- Un enfant qui a exprimé un geste pour se faire du mal, ou des paroles sur l’envie de ne plus être en vie
L’un de ces signes, c’est une situation différente. Le bon geste, c’est le médecin de l’enfant d’abord, puis vraisemblablement un thérapeute pour enfants ayant l’expérience des transitions familiales. L’article 07 du module 14 (La question de la thérapie) traite du moment où la thérapie devient la bonne étape. La croyance, quand elle s’ancre, répond à la thérapie d’une façon que le travail de foyer seul ne permet pas.
Un mot sur les vraies choses que l’enfant a vues
Un sous-ensemble compliqué de cet article. Parfois, le reproche de soi de l’enfant s’ancre dans un vrai souvenir d’avoir été désigné comme un problème. Il a surpris une conversation difficile où l’un des parents a dit quelque chose sur la difficulté de l’élever. Il se souvient d’avoir été le sujet d’un moment intense, la veille de la conversation sur la séparation. Il a un vrai élément qui montre qu’il a été, au minimum, un sujet.
Dans ce cas, la réponse est la même, un démenti clair et ferme du fait que la séparation soit à cause de lui, mais avec un geste en plus :
Reconnais le souvenir s’il le mentionne. Je sais qu’il y a eu des fois où papa et moi on a eu des conversations difficiles sur comment te gérer. La plupart des parents ont ces moments-là. Mais ce n’est pas pour ça qu’on s’est séparés. On s’est séparés à cause de choses plus grandes entre nous. Les conversations sur toi n’étaient pas la raison. La reconnaissance dit : je ne fais pas semblant que tu ne te souviennes pas de ce dont tu te souviens. Je t’aide juste à le comprendre correctement.
Si ton enfant mentionne un moment précis qu’il a surpris, je t’ai entendu dire que j’étais difficile, ce moment peut être traité précisément. Ouais. Je l’ai dit, des fois. Tous les parents disent ça, des fois. Ça ne voulait pas dire que tu étais le problème dans notre famille. Ça voulait dire que j’étais parfois fatigué et débordé, ce qui était une histoire de moi, pas une histoire de toi.
L’honnêteté n’affaiblit pas le non. Elle le renforce, parce que le non est désormais relié à un vrai élément, au lieu de demander à l’enfant de ne pas croire son propre souvenir.
Pour finir
Ce coucher-là. La lumière est toujours éteinte. Ton enfant de sept ans regarde encore le plafond. Tu as dit le non. Tu l’as dit fermement. Tu l’as dit plus d’une fois. Tu es assis au bord du lit, ta main dans son dos.
Il ne répond pas. Il n’a pas besoin de répondre. Il t’a entendu. Le fait de te croire est un processus plus lent que le fait de le dire. Au bout d’une minute, il se tourne sur le côté. Il fait face au mur. Il tend la main en arrière vers la tienne. Tu la tiens.
Tu restes encore une minute. Puis tu dis « bonne nuit, mon cœur ». Il dit « bonne nuit ». Tu laisses la porte entrouverte comme il l’aime.
Tu remontes le couloir et tu vas dans la cuisine, et tu t’assieds un instant au comptoir avec le thé que tu avais oublié de boire tout à l’heure. Tu ne sais pas encore si la réponse a atterri. Tu en sauras plus dans les semaines qui viennent, à mesure que tu observes les signes, que tu répètes le message, que tu tiens la norme du foyer.
Bien plus tard, quand ton enfant sera grand, il ne se souviendra pas de ce soir précisément. Il aura, jusque dans ses os, une réponse à la question c’était à cause de moi. La réponse sera non, et ce sera le non que tu as commencé à construire ce soir, et au fil des semaines suivantes, et au fil des années.
Tu ne peux pas empêcher la question de remonter. Tu peux faire en sorte que, lorsqu’elle remonte, la réponse soit celle que tu as donnée ce soir, et qu’elle soit assez ferme pour finir par devenir la sienne.
C’est ça, le travail. Un non à la fois.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.