Quand ton enfant te reproche la séparation
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

Quand ton enfant te reproche la séparation
Module 14 · La vie émotionnelle de ton enfant · Article 05 · Wave 2 · tous les âges · tender
Un vendredi soir. Tu viens d’annoncer à ton enfant de onze ans que le projet de vacances du mois prochain a changé, parce que le déplacement professionnel de son père a bougé et que le seul week-end où vous pouvez tous les deux vous arranger est précisément celui que ton enfant espérait passer à la maison avec ses copains. Tu l’as expliqué calmement. Tu t’attendais à un peu de résistance.
Ce que tu as eu, c’est : « c’est de ta faute. C’est toi la raison pour laquelle tout est comme ça. Si t’avais pas quitté papa, rien de tout ça arriverait. »
Il est parti dans sa chambre. La porte n’a pas claqué, mais elle s’est fermée fermement. Tu es debout dans la cuisine, la brochure de vacances encore à la main. Tu sens ton visage qui chauffe.
Tu sens plusieurs réactions arriver d’un coup. La défense. La blessure. L’envie de le suivre à l’étage pour expliquer. L’envie de poser la brochure et de pleurer. La version de toi qui veut appeler le père et se plaindre. La version de toi qui veut s’excuser pour quelque chose dont tu ne penses pas avoir à t’excuser.
C’est l’article de ce moment dans la cuisine. De l’enfant qui a visé son chagrin sur toi, de pourquoi c’est l’un des moments les plus difficiles de la parentalité après une séparation, et de comment répondre d’une façon qui n’abîme ni l’un ni l’autre sur le long terme.
Pourquoi le reproche atterrit sur un seul parent
Un enfant dont les parents se sont séparés essaie, à un moment, souvent, d’assigner une cause. La cause doit atterrir quelque part. Elle atterrit rarement de façon égale sur les deux parents.
Dans la plupart des familles séparées, un parent finit par porter une plus grande part du reproche visible, en particulier avec un ou plusieurs des enfants. Lequel des deux dépend d’un mélange de facteurs, dont la plupart ne sont pas flatteurs et dont la plupart ne portent pas vraiment sur qui a fait quoi.
Le parent qui a initié la séparation reçoit souvent plus de reproche. Les enfants peuvent comprendre, même si personne ne le leur dit directement, quel parent est parti. Partir, physiquement, émotionnellement, au sens juridique, c’est l’événement visible. Partir atterrit comme la cause, même quand partir était le bon geste, ou le seul geste possible, ou une réponse à quelque chose qu’a fait l’autre parent.
Le parent avec qui l’enfant est le plus souvent reçoit souvent plus de reproche. Le parent disponible, c’est celui qu’on peut viser. Le co-parent qui n’est là que le week-end reçoit souvent une version plus légère, parce que l’enfant n’y a pas accès assez souvent pour y diriger une colère durable.
Le parent le plus posé émotionnellement reçoit souvent plus de reproche. Contre-intuitif, mais réel. Un enfant qui sent qu’il peut crier sur un parent sans que ce parent s’effondre dirigera plus de cris sur ce parent. Le parent plus fragile est manié avec plus de précaution. Le parent plus stable reçoit la décharge.
Le parent dont le mode de vie a le moins changé reçoit souvent plus de reproche. Un parent qui est resté dans le foyer familial, qui a gardé les routines, maintenu la structure, peut devenir le parent à qui l’enfant reproche le ressenti structurel de la séparation. Le parent qui est parti, qui a recommencé, qui a un nouveau partenaire, est en quelque sorte le parent qui a fait quelque chose de nouveau, alors que le parent resté est associé à la perte de ce qui était.
Parfois, le reproche est délivré pour le compte de l’autre parent. Un co-parent qui a, devant l’enfant, laissé entendre que la séparation était la faute de l’autre parent a installé une histoire. L’enfant délivre l’histoire. C’est plus difficile à traiter, parce que la source est en amont de l’enfant.
Tu es peut-être le parent visé pour l’une de ces raisons, plusieurs d’entre elles, ou toutes à la fois. Les raisons ne changent pas ce qu’il faut faire. Elles changent seulement la quantité que tu dois tenir sans le prendre personnellement.
Ce qu’on te dit en réalité
L’enfant de onze ans qui crie c’est de ta faute n’est pas, dans la plupart des cas, en train de délivrer un verdict d’enquête sur la séparation. Il fait autre chose.
Il vise son chagrin quelque part. Le chagrin a parfois besoin d’une cible. La cible doit être disponible, et tu l’es. Tu n’es pas forcément la cible parce que le chagrin parle de toi. Tu es la cible parce que tu es là.
Il teste si tu peux le tenir. Le reproche est, en partie, un sondage. Est-ce que mon parent peut entendre que je pense que c’est sa faute, sans s’effondrer ni crier en retour ? Si tu le tiens, l’enfant apprend : ma colère ne casse pas ce parent. Si tu ne le tiens pas, il apprend l’inverse, et la colère grossit ou passe sous terre.
Il proteste contre une perte précise. Ce soir, le projet de vacances a changé. Cette perte précise est le déclencheur. C’est de ta faute est une version généralisée de je suis en colère à propos de ce truc qui m’arrive en ce moment. La grande forme de la séparation vient se coller à la petite forme précise de mon week-end.
Il exprime son amour pour l’autre parent. Parfois, l’enfant reproche au parent qui est devant lui comme une façon d’être loyal envers le co-parent. C’est toi la raison est structurellement proche de papa n’est pas la raison. L’enfant défend, à sa manière, sa relation avec le co-parent. C’est de son âge, même quand c’est douloureux.
Il digère l’injustice de sa position. Les enfants de familles séparées reçoivent, de mille petites manières, un jeu de circonstances plus dur que les enfants dont la famille ne s’est pas séparée. Le reproche est parfois une protestation contre cette injustice, visée sur l’adulte le plus disponible.
Le reproche est rarement un verdict. C’est presque toujours un sentiment exprimé sous la forme d’un verdict.
Quelles sont les mauvaises réponses
Un court tour des gestes qui aggravent ce moment.
Te défendre avec les faits. En fait, c’est ton père qui est parti, pas moi. En fait, ton père était d’accord pour ce projet de vacances. En fait, j’ai essayé de garder la famille ensemble plus longtemps que ton père. Les faits sont peut-être tous vrais. Ils n’aident pas. L’enfant ressent un sentiment, et le sentiment ne va pas se dissiper avec ton compte rendu historique. La défense sonne, pour l’enfant, comme le parent qui fait du moment une histoire qui parle de lui. Le moment parlait du chagrin de l’enfant. Maintenant il parle de qui est en faute. L’enfant perd l’accès au sentiment de départ.
Dénigrer le co-parent. Bon, si tu veux parler de la faute de qui, laisse-moi te dire deux ou trois choses sur ton père. C’est l’une des réponses les plus abîmantes qui soient. L’enfant a visé quelque chose sur toi ; tu réponds en visant quelque chose sur le co-parent. L’enfant soit se retire (tu as rendu la conversation pire que le chagrin de départ), soit absorbe la nouvelle information (ce qui abîme sa relation avec le co-parent sans rien résoudre).
T’effondrer. Pleurer devant l’enfant. Dire je ne peux pas parler de ça maintenant. Te replier dans ta propre blessure visible. Cela communique que le reproche de l’enfant a, de fait, fait des dégâts. L’enfant range : ma colère a cassé mon parent. Il ne se le pardonnera jamais tout à fait, quelque part en lui, et il sera, par la suite, plus prudent avec toi, ce qui est l’inverse de ce que tu veux.
T’excuser pour tout. Tu as raison. Je suis tellement désolé. Tout est de ma faute. L’excuse de trop peut ressembler à de la responsabilité. Elle n’en est pas. C’est un effondrement déguisé en humilité. L’enfant range que le parent a admis être en faute, ce qui produit de la culpabilité chez l’enfant (il avait raison, et ça ne fait pas le bien qu’il croyait) et produit dans sa tête une version de toi en mauvais parent, qu’il porte ensuite avec lui.
Le punir pour le reproche. Ne me parle pas comme ça. Va dans ta chambre. La réponse disciplinaire traite le reproche comme une bêtise, ce qu’il n’est pas. C’est du chagrin. Punir le chagrin installe la leçon que le chagrin doit être caché, en particulier le chagrin visé sur le parent.
Appeler le co-parent en renfort. N’envoie pas de message du genre K vient de dire que la séparation était de ma faute, c’est toi qui lui as dit ça ? Le message se lit comme une triangulation, du point de vue du co-parent. La conversation qui suit élargit les tensions. Le moment précis de chagrin de l’enfant se retrouve enseveli sous les échanges des adultes.
Quelle est la bonne réponse
Ce que tu fais, à la place, dans la cuisine, la brochure encore à la main.
Ne le suis pas à l’étage. Pas tout de suite. Pas avant quelques minutes. Il a visé quelque chose sur toi. Il a besoin d’un temps pour laisser le tir se poser. Tu as besoin d’un temps pour récupérer. Le premier instinct, traiter ça tout de suite, est mauvais. Traite-le une fois que la chaleur est retombée.
Reste avec ce que tu as ressenti. La blessure, l’élan de défense, la version de toi qui voulait pleurer. Remarque-les. N’agis pas dessus. Ce sont des informations sur la façon dont le moment a atterri pour toi, pas sur ce qu’il faut faire ensuite.
Décide de ce que tu veux que soit le moment suivant. Tu veux communiquer trois choses, quand tu monteras : je t’ai entendu. Je ne m’effondre pas. Je t’aime. Rien de tout ça ne demande de corriger les faits. Rien de tout ça ne demande de t’excuser pour des choses que tu n’as pas faites. Rien de tout ça ne demande de te défendre.
Monte au bout de cinq ou dix minutes. Frappe. Attends. S’il dit va-t’en, tu dis d’accord, je suis en bas si tu veux parler. S’il dit entre, tu entres.
Assieds-toi au bord du lit. Ne le surplombe pas. Ne discute pas. Ne joue pas un rôle. Dis quelque chose de proche de ça :
C’était dur. Je sais que tu es en colère. Je comprends. Le projet de vacances qui change, c’est une vraie perte, et tu as plein de sentiments par rapport à tous les changements. Je suis là pour parler si tu veux parler. Je t’aime, et ça ne change pas quand tu es en colère contre moi.
Dit calmement. Court. Puis reste ou pars selon ce qu’il veut.
Tu ne traites pas la phrase c’est de ta faute. Tu n’es pas d’accord avec elle. Tu n’es pas en désaccord avec elle. Tu la tiens juste dans la pièce sans broncher, et tu offres le cadre plus large, tu as le droit d’être en colère, et je ne vais nulle part.
Ce que ça apprend à l’enfant, avec le temps
L’expérience répétée de pouvoir reprocher quelque chose à un parent et que le parent reçoive le reproche sans s’effondrer ni riposter est l’un des apprentissages les plus durables d’une enfance de famille séparée, quand c’est bien fait.
L’enfant apprend :
- La colère dirigée vers une personne aimée ne met pas fin à l’amour
- L’adulte peut tenir des sentiments difficiles sans se casser
- Il a le droit d’avoir des sentiments qui ne sont pas justes
- Sa vie intérieure est plus grande que ce qui semble juste, et c’est très bien
- La relation est solide
Ce ne sont pas de petites leçons. Elles façonneront, jusque dans l’âge adulte, la façon dont l’enfant gérera ses propres désaccords, sa propre colère, ses propres relations intimes. Le foyer qui sait bien tenir le moment c’est de ta faute, c’est le foyer qui construit le modèle que l’enfant emportera dans le reste de sa vie.
Quand le reproche devient un schéma
La plupart des enfants produisent un moment de reproche de temps en temps. Certains en produisent plus souvent. Les schémas auxquels prêter attention :
- Un reproche dirigé vers le parent qui est fréquent (plus d’une fois par semaine, sur des mois)
- Un reproche qui s’accompagne de mépris, pas seulement de colère
- Un reproche qui inclut des choses qu’on a clairement dites à l’enfant (des échos du langage qu’emploie le co-parent)
- Un reproche associé à un rejet du parent, à l’envie de passer moins de temps avec toi, au refus de l’affection, à un retrait durable
- Un reproche qui a commencé à prendre la forme d’une histoire que l’enfant se raconte sur toi (tu es le genre de personne qui…, tu fais toujours…)
Quand ces schémas s’installent, le travail change. Le rôle du co-parent dans le tableau compte. Les articles du module 17 traitent des situations où le co-parent produit, directement ou indirectement, le reproche chez l’enfant. Le module 09 traite du moment où faire entrer un soutien extérieur.
Le schéma que certains cliniciens appellent l’alignement-contre-un-parent est l’un des schémas les plus suivis cliniquement dans les familles séparées. Le repérer tôt, avec le bon soutien, change l’évolution. L’article ne porte pas sur le diagnostic ; il porte sur le fait de remarquer.
Un mot sur le parent qui est réellement plus responsable
Une section plus difficile. Certains lecteurs de cet article le lisent en sachant que, dans leur évaluation honnête, ils ont été plus responsables de la séparation que le co-parent. Ils ont eu une liaison. Ils sont partis. Ils ont fait une série de choix qui ont mis fin au couple. Le c’est de ta faute de l’enfant est, au moins en partie, exact.
Les principes de cet article s’appliquent toujours. Même là où tu portes une plus grande part de la cause, le moment de chagrin de l’enfant n’est pas l’endroit pour avouer, te justifier ou corriger. Le moment de chagrin parle du sentiment de l’enfant, pas de ta responsabilité.
Ce que l’article ne fait pas, c’est te dégager de la conversation plus large qui, elle, devra avoir lieu un jour. À un moment, quand l’enfant sera plus grand, en général à l’adolescence, il voudra un récit plus complet de ce qui s’est passé. Il a droit à la vérité, à hauteur de son âge, d’une façon qui ne fasse ni du co-parent le méchant ni de toi le méchant, mais qui lui donne une compréhension utilisable de pourquoi sa famille a changé.
Cette conversation-là n’est pas le moment dans la cuisine. Elle vient plus tard, dans une autre humeur, peut-être avec l’aide d’un thérapeute. Le moment dans la cuisine, c’est juste : je t’ai entendu. Je ne m’effondre pas. Je t’aime.
Pour finir
Le vendredi, à l’étage. Tu as frappé. Il n’a pas dit va-t’en. Tu es entré. Tu t’es assis au bord du lit. Tu as dit quelque chose de proche des phrases ci-dessus. Il n’a pas répondu grand-chose. Il s’est tourné vers le mur. Au bout d’un moment, il a tendu la main vers la tienne. Tu l’as tenue. Tu es resté quelques minutes.
Tu n’as rien corrigé. Tu ne t’es pas excusé pour la séparation. Tu n’as pas promis que les vacances s’arrangeraient. Tu es juste resté là jusqu’à ce que sa respiration ralentisse.
Tu es parti au bout d’un moment. Tu as refermé la porte derrière toi comme il l’aime, presque entièrement, mais pas tout à fait. Tu es retourné dans la cuisine. La brochure était toujours sur le comptoir. Tu l’as rangée dans un tiroir.
Vous parlerez des vacances demain, dans une humeur plus calme. Ce soir n’est pas le soir pour organiser. Ce soir était le soir pour être là.
Bien plus tard, quand ton enfant sera grand, il ne se souviendra ni des vacances, ni de la brochure, ni du projet qui a changé. Il aura un souvenir plus profond : qu’il avait le droit d’être en colère contre toi parfois, et que l’amour ne s’en allait pas quand il l’était. Il emportera ça dans ses propres relations. Il sera le partenaire, l’ami, le futur parent qui sait que la colère et l’amour peuvent coexister. C’est toi qui lui auras donné ça.
Tu lui as donné ça ce soir. En ne le suivant pas dans l’escalier pendant dix minutes. En ne te défendant pas. En t’asseyant au bord du lit et en disant trois choses courtes. En tenant sa main.
Le foyer tient. Même quand le foyer, c’est un parent dans une cuisine, avec une brochure de vacances qui n’a pas marché.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.