La peur de perdre l’autre parent aussi
By the dip team · Clinical consultant: Pauline Sam, MD ·

La peur de perdre l’autre parent aussi
Ton enfant s’est mis à vérifier. Où tu seras. Quand tu reviendras. Ce qui se passe si tu ne reviens pas. Il veut connaître tes projets dans le détail, s’inquiète quand tu as quelques minutes de retard, t’appelle pour s’assurer que tu es toujours là. Ou alors ça se manifeste au moment du relais : un enfant soudain agrippé et bouleversé à l’idée de quitter un parent, comme si ce départ pouvait être définitif. Sous les questions et ce besoin de s’accrocher, il y a une peur que l’enfant ne dira peut-être jamais à voix haute, et c’est l’une des plus fréquentes et des moins exprimées de toute la traversée d’une séparation. Si un parent a pu partir, l’autre le pourrait aussi.
C’est un sujet délicat, parce qu’il touche au cœur même de ce qui effraie un enfant dans la séparation. Si tu es un parent en train de lire ces lignes, ça peut faire mal de réaliser que ton enfant porte cette peur. C’est logique qu’il la porte, et c’est quelque chose sur lequel tu peux directement agir, ce qui est la bonne nouvelle au creux de la partie difficile.
La leçon que l’enfant a apprise
Avant la séparation, la plupart des enfants vivent sur une supposition tacite : leurs parents sont des repères permanents, simplement toujours là, comme le sol sous leurs pieds. La séparation brise cette supposition. L’enfant apprend, de la manière la plus concrète qui soit, qu’un parent peut cesser de vivre avec lui, que la famille sur laquelle il comptait peut changer, que les personnes qui étaient toujours là pourraient ne plus l’être. Quelles qu’aient été les intentions des adultes, la leçon que l’enfant retient, c’est que la permanence qu’il tenait pour acquise n’est pas garantie.
Une fois qu’un enfant a appris qu’un parent peut partir, le prolongement logique, et effrayant, lui saute aux yeux. Si ça a pu arriver, qu’est-ce qui empêche l’autre de partir aussi ? Ce n’est pas irrationnel. Du point de vue de l’enfant, c’est une déduction raisonnable à partir de ce qu’on vient de lui faire vivre. La supposition de base, celle de la permanence des parents, a été démentie une fois, et un enfant qui a appris que ce socle peut bouger s’inquiète, à juste titre, qu’il bouge de nouveau.
Cette peur sous-tend une grande partie des comportements qui suivent une séparation. Le besoin de s’accrocher, les vérifications, l’angoisse au moment des séparations, la difficulté au passage de relais, le besoin de pister où sont les parents, les soucis au coucher et à la porte de l’école sont souvent une seule et même peur sous des habits différents. L’enfant surveille la sécurité des liens qui lui restent, parce qu’il a appris que ces liens peuvent se perdre. Lus de cette manière, beaucoup de comportements épars se ramènent à une seule inquiétude de fond, et une seule inquiétude de fond, c’est quelque chose sur quoi tu peux vraiment agir.
Pourquoi rassurer avec des mots ne suffit pas
La réponse naturelle, c’est de rassurer avec des mots. Je ne vais nulle part. Je serai toujours là. Je ne te quitterai jamais. Et le dire compte, les paroles rassurantes ont leur place. Mais les mots seuls ne dénouent pas cette peur, pour une raison précise. L’enfant a supposé la permanence et a été démenti. Il a appris à ne plus faire pleinement confiance à l’idée du toujours-là. Alors une promesse de permanence, aussi sincère soit-elle, atterrit sur un enfant qui a sous les yeux la preuve récente qu’une telle permanence peut faillir. Les mots sont nécessaires, mais pas suffisants.
Ce qui rassure vraiment un enfant qui a peur de perdre un parent, ce n’est pas la promesse, c’est l’expérience répétée d’un parent qui est là, de façon fiable et prévisible. La fiabilité, voilà ce qui rassure pour de vrai, démontré encore et encore, et non déclaré une fois. Chaque fois que tu dis que tu reviendras à telle heure et que tu y es, chaque fois que tu te présentes au passage de relais comme prévu, chaque fois que l’enfant tend la main vers toi et te trouve là, la peur reçoit un petit fragment de preuve qui la contredit. Le système nerveux de l’enfant apprend, lentement, à travers l’expérience accumulée, que ce lien-là tient, même si l’autre arrangement, lui, a changé.
C’est pour ça que la constance et la prévisibilité comptent tellement pour un enfant qui a peur. Ce ne sont pas juste de jolies routines ; c’est le principe actif qui soigne la peur. Un parent qui est là où il a dit qu’il serait, au moment où il a dit qu’il y serait, est en train de reconstruire, une promesse tenue à la fois, la supposition de permanence qui s’était brisée chez l’enfant. La fiabilité, c’est le médicament. Les mots, c’est l’étiquette sur le flacon.
Les deux parents qui démentent la peur
La peur, c’est celle de perdre l’un ou l’autre parent, ce qui veut dire que les deux parents font partie de la réponse, et c’est là que la relation de co-parentalité fait un travail discret et important.
Chaque parent apaise la peur en étant présent de façon fiable, sur son propre temps avec l’enfant : se montrer, tenir le planning, être là de manière prévisible. Mais il y a aussi une part commune. La peur se nourrit de l’instabilité et s’apaise avec la stabilité ; un mode de co-parentalité qui est lui-même stable et prévisible, avec un planning fiable, des passages de relais calmes, et le sentiment que la structure tient, soulage donc directement l’inquiétude de fond de l’enfant. Un arrangement chaotique et imprévisible maintient la peur en vie, en confirmant que les choses sont instables. Un arrangement stable dit à l’enfant, à travers le vécu, que même si la famille a changé de forme, la nouvelle forme est solide, et que ses liens à l’intérieur sont sûrs.
C’est l’un des nombreux endroits où le fait que les parents restent coordonnés et stables, même quand ils ne s’apprécient pas, profite directement au bien-être de l’enfant. L’enfant qui regarde deux parents qui se montrent de façon fiable, qui tiennent une structure prévisible, qui restent tous les deux présents, est un enfant qui accumule les preuves qui démentent sa peur la plus profonde. Aucun parent ne peut y arriver seul. C’est le fait que les deux soient fiables qui dément la peur.
Nommer la peur avec douceur
Tandis que la fiabilité fait le travail de fond, nommer la peur avec douceur peut aider aussi, surtout pour un enfant plus grand. Un enfant qui porte une peur tue, celle de perdre un parent, se sent souvent moins seul avec elle une fois qu’elle est nommée. Parfois, après un changement comme celui-là, les enfants ont peur de perdre aussi leur autre parent. C’est une inquiétude tout à fait normale. Et tu sais quoi : ta maman et ton papa seront toujours tes parents, et nous serons toujours là tous les deux pour toi, même si on vit dans deux foyers différents. Tu nommes la peur, tu la rends normale, et tu l’associes au réconfort, en sachant que ce réconfort sera confirmé avec le temps par ta présence fiable.
Pour un enfant plus jeune, qui ne peut pas mettre la peur en mots, la formulation est plus légère et la fiabilité compte encore plus, puisqu’il intégrera le réconfort par l’expérience bien plus que par l’explication. Dans un cas comme dans l’autre, le message est le même. La peur est compréhensible, tu la comprends, et tu vas la démentir en étant là, encore et encore, jusqu’à ce que le corps de l’enfant réapprenne qu’il ne va pas te perdre.
Pour finir
C’est l’une des peurs les plus fréquentes et les moins exprimées après une séparation, et c’est logique : un enfant qui a appris qu’un parent peut partir s’inquiète raisonnablement que l’autre suive. Elle sous-tend une grande partie des comportements d’après-séparation, le besoin de s’accrocher, les vérifications, l’angoisse de séparation, une seule et même peur sous des habits différents. Les paroles rassurantes comptent, mais ne suffisent pas, parce que l’enfant a la preuve que la permanence peut faillir ; ce qui soigne la peur, c’est l’expérience répétée et vécue d’un parent qui est là, de façon fiable et prévisible. Les deux parents qui la démentent par une présence stable, et une structure de co-parentalité stable, voilà le vrai médicament, en plus de nommer doucement la peur pour que l’enfant ne reste pas seul avec elle.
Ton enfant a peur de te perdre parce qu’il a appris que perdre un parent est possible. Tu réponds à cette peur non pas surtout avec des promesses, mais en étant là, de façon fiable, jusqu’à ce que son cœur réapprenne que tu le seras.
Ton enfant a appris qu’un parent peut partir. Tu lui apprends la vérité plus profonde de la seule manière dont elle peut s’apprendre, en étant là de façon fiable, encore et encore, jusqu’à ce qu’il y croie dans son corps.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.