
Étape 3 · Un an et au-delà · Article 79 · Wave 3
Pour certains lecteurs, les cadrages du groupe d’articles sur la foi ne collent pas tout à fait. Le mot Dieu évoque l’image d’un être personnel auquel tu ne crois pas, ou auquel tu n’arrives plus à croire. Prier quelqu’un qui entendrait et répondrait, ça ne marche pas pour toi. Mais la pratique, elle, fait encore quelque chose. S’asseoir en silence produit encore des déplacements. L’enseignement sur l’ordre profond des choses résonne encore. Arrivé à l’étape 3, la relation à ce que tu appelles le cadre plus large s’est installée dans quelque chose qui ne rentre pas facilement dans les catégories qu’emploie la plupart du langage religieux. Cet article est pour ça.
Cet article parle de ce que veut dire, au juste, cette présence non personnelle, des traditions qui s’orientent autour d’elle, des raisons pour lesquelles elle fonctionne même sans un être personnel à l’autre bout, de quoi faire quand tu n’arrives plus à accepter un cadrage théiste alors que la pratique marche encore, de comment en parler aux autres, et de quoi faire quand les enfants demandent pourquoi tu n’es pas religieux.
Ce que veut dire, au juste, la présence non personnelle
Plusieurs positions distinctes se rassemblent sous ce parapluie. En voici cinq.
1. Les positions bouddhistes et non théistes apparentées. Beaucoup d’écoles bouddhistes ne placent pas un dieu créateur au centre. Le cadre porte sur la nature de l’esprit, la structure profonde des phénomènes, le dharma. Il n’y a personne à l’autre bout de la pratique, et la pratique fonctionne quand même. Des traditions hindoues comme l’advaita vedānta ont des cadrages voisins. Le brahman comme fond plutôt que comme personne.
2. Les positions contemplatives chrétiennes et soufies. Certains courants au sein des traditions chrétiennes et musulmanes mettent l’accent sur un divin qui est au-delà de la personne, au-delà du nom, au-delà de la catégorie. Maître Eckhart. Ibn Arabi. La littérature du nuage de l’inconnaissance. Le divin est réel pour ces pratiquants ; le divin n’est pas non plus tout à fait une personne.
3. Les positions contemplatives philosophiques ou naturalistes. Le stoïcisme, certaines formes de philosophie laïque, le naturalisme contemplatif. L’ordre profond du réel comme quelque chose auquel la pratique te relie sans exiger la croyance en une divinité. Le cadre des exercices spirituels de Pierre Hadot vit ici.
4. La simple présence ressentie de la vie ou de la nature. Certains lecteurs n’ont aucun cadre formel, mais constatent qu’être dans la nature, dans le calme, dans certains lieux, produit le sentiment d’être porté par quelque chose de plus grand. Ce plus grand n’est pas nommé. Il est juste là, plus présent à certains moments qu’à d’autres.
5. La position de qui a perdu le théisme personnel mais a gardé la pratique. Certains lecteurs ont grandi dans des traditions théistes, ont perdu leur croyance en une divinité personnelle, et ont continué de trouver la pratique utile. La pratique les relie désormais à quelque chose qu’ils n’arrivent pas tout à fait à nommer. Ils l’appelleront peut-être l’univers, le fond de l’être, le profond, ou rien du tout.
Ces cinq positions ne sont pas identiques. Elles partagent ce trait de structure : une pratique qui n’exige pas quelqu’un à l’autre bout. C’est ce trait commun que cet article aborde.
Pourquoi la pratique fonctionne sans être personnel
Une question naturelle : s’il n’y a personne qui écoute, qu’est-ce que la pratique fait ?
Trois réponses.
1. La pratique transforme celui qui pratique. La réponse la plus concrète. S’asseoir en silence, la lecture contemplative, les disciplines de l’attention, tout ça transforme ton système nerveux, tes habitudes mentales, ta relation à ta propre pensée. Ces transformations se produisent indépendamment de la métaphysique. La pratique agit sur celui qui pratique.
2. La pratique relie à quelque chose dont la nature reste ouverte. Pour beaucoup de pratiquants sans théisme personnel, la pratique les relie à quelque chose dont ils ne prétendent pas connaître la nature exacte. Le lien est réel ; la métaphysique reste ouverte. La réponse honnête, c’est : la pratique relie à ce-que-c’est, et ce-que-c’est est plus grand que ma capacité à le préciser.
3. La pratique produit du sens, quelle que soit la métaphysique. La pratique produit du sens, une orientation, un ancrage éthique. Que quelque chose écoute ou non, le sens est réel, l’orientation est utile, l’éthique fonctionne. Ces fonctions n’exigent pas que le cadre comporte une personne.
Ces trois réponses ne s’excluent pas. La plupart des pratiquants non personnels en tiennent une combinaison.
Quoi faire quand tu n’arrives plus à accepter un cadrage théiste alors que la pratique marche encore
Une position précise qu’occupent beaucoup de lecteurs. Le théisme ne marche pas ; la pratique, si. Cinq choses à faire.
1. Ne force pas le cadrage
N’essaie pas de maintenir un cadrage théiste parce que tu penses que la pratique l’exige. La pratique ne l’exige pas. Beaucoup de pratiquants, à travers les siècles, ont pratiqué sans lui.
2. Trouve les courants de ta tradition qui le permettent
La plupart des grandes traditions contiennent des courants non personnels. Les traditions mystiques. La littérature contemplative. Les maîtres qui ont mis l’accent sur ce qui est au-delà du langage. Fréquenter ces courants te permet de rester en relation, d’une certaine façon, avec ta tradition tout en t’éloignant du cadrage personnel.
3. Laisse la pratique évoluer
La pratique que tu fais aujourd’hui a peut-être besoin d’être différente de celle que tu faisais quand tu tenais un théisme personnel. Certaines formes continuent de marcher ; d’autres non. Laisse l’évolution se faire. La forme qui convient à ta relation actuelle au cadre, c’est la forme à employer.
4. Ne prétends pas avoir réglé la métaphysique
La tentation, quand on relâche le théisme personnel, c’est d’adopter une contre-position assurée, je sais qu’il n’y a pas de Dieu ou je sais que tout ça n’est que de la psychologie. Résiste. La position honnête, c’est en général que tu ne sais pas. Tenir l’inconnu est plus juste que d’échanger une position assurée contre une autre.
5. Reste en conversation avec la question
La question de savoir à quoi la pratique te relie n’a pas besoin d’être tranchée. Elle peut rester ouverte au fil des années. Continuer d’être en conversation avec cette question, par la lecture, la pratique, des échanges de temps en temps, est en soi une forme de relation avec ce-que-c’est.
Comment en parler aux autres
Si tu es dans une communauté où le théisme personnel est la norme par défaut, parler de ta position est parfois difficile. Trois principes.
1. Tu ne dois de comptes à personne
Certains seront curieux ; la plupart ne le seront pas. Tu n’as pas à expliquer ta position à quiconque n’a pas besoin de la connaître. Une brève mention de ce que tu fais, la pratique, la contemplation, sans métaphysique détaillée, suffit dans la plupart des contextes.
2. Pour ceux qui ont besoin de savoir, sois honnête sans faire la leçon
Si quelqu’un de proche veut comprendre, partage honnêtement. « Je pratique. Je ne suis pas sûr de croire encore en un Dieu personnel. La pratique fait quand même quelque chose pour moi. » Ça suffit. Ne développe pas une théorie ; décris seulement ce qui est vrai.
3. N’entre pas dans les tentatives de te réparer
Certains verront ta position comme un problème à résoudre. Ils voudront te ramener, par l’argument, au théisme personnel. N’entre pas là-dedans. « Je vois que tu te soucies de moi. J’en suis à un autre endroit avec ça. Parlons d’autre chose. » Ne pas entrer dans l’échange vous protège tous les deux d’une conversation qui ne produira pas ce qu’ils espèrent.
Quand les enfants demandent pourquoi tu n’es pas religieux
Une question précise qui survient si les enfants évoluent dans des environnements religieux et pas toi. Trois principes.
1. Sois honnête au niveau qu’ils peuvent porter
Un enfant de six ans n’a pas la même réponse qu’un enfant de douze ans. Pour les plus jeunes : « J’ai ma propre façon de réfléchir aux grandes questions. Elle est différente de celle de [l’autre famille / du co-parent / de la communauté]. » Pour les plus grands : « Avant, je croyais certaines choses d’une certaine manière, et maintenant je crois autrement. Je réfléchis toujours aux grandes questions, mais depuis un autre endroit. »
2. Ne dénigre pas ce qu’ils ont
S’ils ont une vie religieuse active, par le co-parent, la communauté, leur propre cheminement, ne la sape pas en leur faisant sentir que ce qu’ils ont est naïf. Leur position est la leur. La tienne est la tienne. Les deux peuvent être valables en même temps.
3. Laisse-leur leur relation
Si les enfants développent une foi que tu ne partages pas, soutiens-la. Conduis-les aux offices. Laisse-les poser leurs questions à d’autres. Ne fais pas de ta position le cadre dominant de leur cheminement.
Quand la pratique continue mais ne produit pas de certitude
Une remarque. La pratique non personnelle produit des déplacements, mais elle ne produit pas, en général, de certitude religieuse. Tu ne sauras pas si quelque chose écoute. Tu ne sauras pas à quoi la pratique te relie. L’incertitude ne se dissipe pas.
Trois choses à savoir.
1. L’incertitude fait partie de la position. Choisir le cadre non personnel, c’est accepter que la métaphysique reste ouverte. C’est le compromis. Si tu voulais de la certitude, le théisme personnel en offre davantage. Le cadre non personnel offre moins de certitude et, pour certains pratiquants, plus d’honnêteté.
2. La pratique fonctionne quand même dans l’incertitude. Pratiquer dans l’incertitude, ce n’est pas une pratique au rabais. Beaucoup de traditions enseignent la pratique depuis l’intérieur de l’incertitude plutôt que depuis la certitude. Cette position est reconnue dans plusieurs lignées.
3. L’incertitude n’est pas un agnosticisme au sens du rejet. Choisir la pratique non personnelle, ce n’est pas la même chose que rejeter la vie religieuse. Tu peux être profondément engagé dans la pratique et la tradition tout en ne sachant pas ce qu’il y a au centre. Beaucoup de pratiquants sérieux, à travers l’histoire, ont tenu cette position.
Quand le nom qu’on lui donne compte
Une petite réflexion. Le mot que tu emploies pour ce-que-c’est compte moins que la façon dont tu t’y relies. Dieu convient à certains pratiquants non personnels (employé en un sens non personnel). Le dharma convient à ceux qui penchent vers le bouddhisme. Le profond ou le fond convient à certains. Rien de particulier convient à d’autres.
Le nom est en aval de la pratique. C’est la pratique qui compte. Le nom est ce que produisent ta vie singulière et ta communauté.
Repères en bref
Cinq positions sous la présence non personnelle :
- Positions bouddhistes et non théistes apparentées.
- Positions contemplatives chrétiennes et soufies.
- Positions contemplatives philosophiques ou naturalistes.
- Simple présence ressentie de la vie ou de la nature.
- Avoir perdu le théisme personnel mais gardé la pratique.
Trois raisons pour lesquelles la pratique fonctionne sans être personnel :
- La pratique transforme celui qui pratique.
- La pratique relie à quelque chose dont la nature reste ouverte.
- La pratique produit du sens, quelle que soit la métaphysique.
Quand tu n’arrives plus à accepter un cadrage théiste mais que la pratique marche :
- Ne force pas le cadrage.
- Trouve les courants de ta tradition qui le permettent.
- Laisse la pratique évoluer.
- Ne prétends pas avoir réglé la métaphysique.
- Reste en conversation avec la question.
Comment en parler aux autres :
- Tu ne dois de comptes à personne.
- Sois honnête sans faire la leçon si on te le demande.
- N’entre pas dans les tentatives de te réparer.
Quand les enfants demandent pourquoi tu n’es pas religieux :
- Sois honnête au niveau qu’ils peuvent porter.
- Ne dénigre pas ce qu’ils ont.
- Laisse-leur leur propre relation.
Quand la pratique ne produit pas de certitude :
- L’incertitude fait partie de la position.
- La pratique fonctionne quand même dans l’incertitude.
- Ce n’est pas un agnosticisme de rejet.
Pour finir
La présence qui n’est pas quelqu’un est réelle pour beaucoup de lecteurs. La pratique marche encore. La relation ne rentre pas dans les catégories religieuses habituelles. C’est permis. La version honnête est celle qui dure.
Ceci est une aide d'entraide, pas un avis médical, psychologique ou juridique, et en aucun cas un substitut à un professionnel qualifié. Si toi ou ton enfant êtes peut-être en danger, contacte les services d'urgence de ta région.